Normes Sociales et Normes du Marché

Vous vous êtes déjà peut-être demandé pourquoi dès que l’on fait une activité pour l’argent on commence à moins l’apprécier ?

C’est bizarre tout de même notre rapport à l’argent.

Prenons un exemple.

Imaginez que pour une occasion spéciale, vous invitiez les membres de votre famille et vos amis proches pour dîner chez vous.
Vous leur préparez un bon repas, avec plein de bons plats à manger. Vous allez aussi probablement sortir les bon couverts, mettre une belle nappe et arranger la déco de la salle à manger.

Vous êtes heureux de les recevoir, et vous passez tous un excellent moment ensemble, chacun s’amuse et trouve que c’est une soirée mémorable. Vous échangez de la chaleur humaine et vous riez bien tous ensemble.

  • Maintenant imaginez-vous à la fin du repas en train de dire : « Bon, merci à tous d’être venu. Maintenant si chaque personne pouvait me payer 100 euros pour la nourriture, la déco et la travail fourni pour vous recevoir, chacun pourra ensuite rentrer chez soi. Je compte en effet faire 1500 euros de chiffre d’affaire grâce à ce dîner. »

Est-ce que sérieusement ça mettrai pas un blanc bizarre dans l’ambiance ?
Si oui, pourquoi ?
Normes sociales et normes du marché
J’ai lu aujourd’hui dans un chapitre d’un livre de Dan Ariely (cf références en fin d’article), une proposition de réponse à cette question. Dan Ariely est professeur d’Economie Comportementale à la MIT Sloan School of Management et à la Duke University aux Etats Unis. Il explique pourquoi nos comportements sont différents à partir du moment où l’on place un prix sur un service rendu ou un bien donné à quelqu’un.

Selon lui, ça vient du fait que nos comportements vis à vis des services rendus sont régis par deux types de normes bien distinctes et quasiment incompatibles entre elles.

  • Le premier ensemble de normes, il appelle ça les normes sociales. Ce sont les normes qui font que l’on veut bien aider gentiment sont voisin à déménager, inviter sa famille à manger ou même aider un inconnu qui nous demande un coup de main. « L’autre » est perçu comme un semblable amical que l’on aide avec plaisir.
  • Le deuxième ensemble de normes, il appelle ça les normes du marché. Ce sont les normes qui nous font penser en terme de prix, de chiffre d’affaire, de salaire, de coût et de rentabilité. Ce sont les normes prédominantes dans le monde de l’entreprise. Avec ces normes, « l’autre » est perçu soit comme un concurrent, soit comme un partenaire, soit comme un client, mais il ne faut pas faire trop d’état d’âmes avec lui sous peine de freiner la rentabilité. Je schématise mais vous comprenez l’idée, ces normes sont celles d’un monde plus concurrentiel qu’amical.

Si l’on tente d’appliquer les normes du marché aux normes sociales – par exemple en demandant à nos amis de nous payer pour un repas convivial partagé avec eux – alors ça mélange les deux types de comportement et c’est mal perçu. Ces deux ensembles de normes auxquelles semble se plier notre comportement ne sont en effet pas compatibles.

Quand on agit en fonction des « normes sociales », que l’on est en dehors du job, c’est mal vu de demander de l’argent pour rendre un service. A l’opposé, dès qu’on passe la porte de l’entreprise, on se met à agir en fonction des « normes du marché » et c’est relativement mal vu d’aider les clients gratuitement.
Mon avis là dessus
Là où moi je veux en venir avec ce sujet, c’est que cela me semble être de la schizophrénie !!  (et ça me fait d’autant plus bizarre que je fonctionne surement comme ça aussi).
Ça ne me parait pas possible d’avoir des valeurs personnelles le weekend et d’autres valeurs personnelles pendant les jours travaillés de la semaine. C’est bien pratique de voir des compartiments dans sa vie (vie professionnelle, vie personnelle), mais en réalité ces compartiments n’existent pas dans notre nature, on est soi-même tout le temps. Alors est-ce possible qu’on agisse aussi différemment en fonction du contexte?

Si quand on travaille, on réduit les gens au statut de simples « clients » et les activités professionnelles à des milieux où chacun travaille pour son salaire, cela veut aussi dire que l’autre côté de la pièce (si j’ose dire :) ) est qu’on n’osera pas demander aux gens de nous rémunérer pour un service d’aide sincère. Je pense que quelque part, l’un ne va pas sans l’autre. Si on n’ose pas demander d’être rémunéré pour un service d’aide, c’est parce que quelque part on agit différemment dès qu’il s’agit d’argent et que  l’on tend à compartimentaliser notre vie. C’est normal, parce qu’apparement la plupart des gens font ça (surtout en France j’imagine, car parler d’argent ici est particulièrement tabou).
Je pense qu’on est plus ou moins conditionné socialement pour agir selon ces deux types de normes et surtout pour bien faire la séparation dans notre vie.
A mon avis, quelque part, c’est bien dommage, parce qu’accepter d’être rémunéré pour de l’aide sincère permet d’en fournir beaucoup plus, ça permet p’tet même d’en faire une activité à plein temps et de contribuer plus au bien être du monde.

Je pense qu’il faut un peu plus de juste milieu et que ce serait cool d’être plus humain dans les entreprises, et plus à l’aise pour trouver des moyens de monétiser notre aide sincère envers les autres.

Voir les articles Wikipedia sur Dan Ariely:

Dan Ariely, Predictably Irrational: The Hidden Forces That Shape Our Decisions, 2008

Being Paid vs. A Friendly Favor


Pas de commentaire on “Normes Sociales et Normes du Marché”

  1. 1 Wiss said at 11 h 24 min on juillet 20th, 2008:

    Énorme ! C’est vrai qu’on se demande des fois, ca l’est d’autant plus quand t’es un professionnel qui vient « rendre un service » chez un ami que tu factures même à très haut « rabais » tes services car c’est un ami.
    C’est souvent plus ou moins bizarre.

    Mais il y a des gens pour qui ca n’a pas autant d’importance. Mon père me dit souvent : « le business c’est le business ».

    Super article.

  2. 2 Sébastien Night said at 14 h 06 min on août 7th, 2008:

    Hello,

    « dès que l’on fait une activité pour l’argent on commence à moins l’apprécier ? »

    Oui et non.

    Ce n’est pas le fait de gagner de l’argent qui rend l’activité moins appréciable. C’est le fait de déplacer l’objectif de « m’amuser »/ »aider les autres »/ »… » vers « gagner de l’argent ».

    Monétiser une activité ne fait pas perdre le plaisir, c’est choisir l’argent comme fin en soi qui est vide de sens.

    SBN

  3. 3 Alban said at 16 h 51 min on août 7th, 2008:

    Oui tout à fait.
    Ce que je voulais souligner dans l’article c’était en quelque sorte ce changement d’objectif que tu décris qui se fait de manière inconsciente, quasi automatique, chez certains, dès qu’il s’agit d’argent.
    Quand l’argent intervient beaucoup se mettent alors immédiatement à agir selon les « normes du marchés » au sein desquelles l’argent est une fin en soi, et perdent une partie du plaisir à exercer leur activité.
    Personnellement je suis pour le fait de monétiser une activité qui nous plait, tout en n’acceptant pas de changer complètement mon comportement selon les « normes du marchés », donc en ne mettant pas l’argent comme fin en soi.


Répondre à cet article

juillet 18th, 2008 Par Pas de commentaire »